NouvellesBlanchette17 04 2006 - 03:00 - Monica
Blanchette, la cinquantaine passée, sort d’une entrevue avec sa conseillère ANPE. Sa demande de formation a été rejetée. Son avenir lui semble bouché. Désapointée, les yeux pleins de larmes, elle ne voit pas venir le tram qui glisse à toute vitesse sur elle…
Elle était blonde. Elle aurait pu s’appeler Martine, ou encore Marie-Christine, comme les filles de sa classe, jadis. Mais non, “Blanchette,” cela fait mieux, avait décidé son grand-père. Alors, va pour Blanchette, avait tranché son père, tout en pensant que ça faisait quand même un peu “vache.” Mais c’était original au moins, et cela lui allait bien après tout, à ce petit bout de femme, au duvet si doux et si blond. Toute sa vie lui revint brusquement en mémoire, comme dans une explosion de souvenirs. Elle se revit, tout juste âgée de dix-huit printemps, brûlant la chandelle par les deux bouts, sans penser aux lendemains. Des rythmes fous résonnaient dans sa tête. Un rock endiablé ou un twist enjoué, peut être. Ah, la jeunesse, pensa-t-elle, c’est comme un joint, ça vous monte à la tête et ça part en fumée. Elle passa rapidement sur ses vingt ans envolés, et vit défiler comme dans un film au ralenti, les images du jour de son mariage. Et se revit toute de blanc vêtue, avec une traîne de princesse qui glissait lentement sur les marches de l’église. Un parti inespéré s’était présenté, qu’il ne fallait surtout pas laisser échapper. Un beau mariage, qu’elle avait fait là. Et Willi était si beau, avec sa mèche rebelle à la Dutronc, et son allure de play-boy ! Elle jeta un regard à l’assemblée : oh, pour ça, y avait rien à dire, l’église était pleine à craquer, que du beau linge, trié sur le volet, des photos “people” dans la presse le lendemain, et tout et tout. Ah, le joli temps de l’insouciance, que c’était là. Dix ans s’écoulèrent, comme une suite d’images colorées sans importance. On aurait dit une publicité pour des crèmes glacées. Et dix de croqués dans la pomme de la vie, compta-t-elle sur ses doigts, comme la petite fille qu’elle était soudain redevenue. Elle assista ensuite incrédule à son divorce, en Amérique. Un divorce qui la laissa sonnée, mais pas encore groguie, avec une pension suffisante pour vivre quelques années, sans trop se faire de souci. Et puis, elle se vit encore jeune, tournoyer, tournoyer dans une vie qui semblait sans fin, insouciante, embrassant la vie, la croquant à belles dents. Trois petits tours supplémentaires, comme s’il suffisait dorénavant d’appuyer sur une manette pour faire défiler le temps, et deux décennies plus tard, Blanchette se retrouva à un autre mariage. Celui de Valérie, sa fille. Elle est ravissante et son mari, un rien trop petit pour elle, mais ils ont l’air si heureux. Ah, sa fille, elle en est si fière. Sans doute, ce qu’elle a fait de mieux dans sa vie ! Le mariage est sans prétention, ni chichi, rien à voir avec le sien, trente ans plus tôt ! Mais c’est quand même une belle cérémonie, avec robe blanche et des larmes d’émotion qui vous font vaciller l’âme et regarder le passé, non sans nostalgie. C’est qu’à force de tourbillonner avec les années, Blanchette, désormais, flirte maintenant avec les cinquante piges. Oh, elle n’est pas restée à se tourner les pouces. Elle en a vu défiler des paysages, qui maintenant se bousculent sur l’écran de sa vie. Et elle en a fait des choses ! En tout cas, bien plus que la moyenne des gens en font, en dix vies consécutives, et jamais ennuyeuses. Oh, pas de travail salarié, comme celui qui lui aurait permis de décrocher une bourse, pour s’offrir une formation sur le tard, si vous voulez tout savoir ! Ni un job, comme celui de Madame Tout-le-Monde, et qui vous scotche sur votre chaise, pendant quarante ans. Plutôt des occupations, du genre “cigale,” des expédients, aurait dit son père, des lubies en fait, qu’elle cherchait à réaliser, coûte que coûte.. Elle se revit, avec des cheveux roses, trônant à l’entrée de son salon de beauté pour chiens, à Marseille, ou ouvrant la première boutique de piercing et tatoo, à Montpellier, et plus tard, un petit salon de thé, avec des perroquets verts, dans un coin, pour touristes argentés, quelque-part, en Amérique centrale. Ah oui, il y avait aussi cet épisode ardéchois, où elle avait joué les écrivains publics, au fond d’un village paumé ! Et puis, sa vague voyageuse, lorsqu’elle avait passé sa vie à sauter d’un avion dans l’autre, et partagé les tribulations d’un ami de rencontre, qui travaillait pour un tour opérator … Et tant d’épisodes, plus farfelus les uns que les autres, des histoires si étonnantes, qu’on pourrait écrire un livre avec sa vie, si les livres se vendaient encore ! Et puis, un beau matin, la voilà qui se retrouve toute frissonnante, au bord du chemin, sans plus un sou en poche, mais avec des petites rides en plus, sur sa frimousse de poupée chiffonnée. Du travail ? A cette époque, elle aurait bien pris n’importe quoi, si on avait bien voulu lui en donner, du travail. Mais elle était déjà trop vieille. A cinquante-huit ans. Faut se rendre à l’évidence, elle rêve encore Blanchette ! Alors, pourquoi-pas une formation ? “Mais, à votre âge”, lui avait dit la petite jeune de l’Anpe en la grondant, comme si elle avait dit un gros mot :” on part à la retraite, voyons, on cherche plus du boulot !” Blanchette, dans son ciel transparent et qui flottait toujours au-dessus de la Terre, comme une bulle de savon, se revit fronçant les sourcils, désappointée et un rien colère, tout en pensant que dame Sécu, malheureusement, ne l’entendait pas de la même oreille. Des images-pensées qui trottaient dans sa tête, se matérialisèrent et lui sautèrent dessus, comme une nuée de sauterelles. Soudain, une image monstrueuse emplit tout l’écran, devant elle, comme au cinéma. Un monstre surgi d’un film d’horreur, tenant de la fée Carabosse grimaçante et d’un gros insecte noir, avec des petits yeux ronds brillants, piqués dans une grosse tête de fourmi, ouvrit une gueule menaçante. Elle vit son ami lui montrer les obstacles concrets qui s’opposaient à sa réalisation, et partout où cela coinçait. Mais aussi, les solutions. Et où elle pourrait trouver l’argent nécessaire, les partenaires, les aides. En un mot, il lui apportait la chance qui jusque là, lui avait fait défaut. Toutes choses qu’elle saurait dorénavant, lui assura-t-il, trouver sur son chemin. Elle poussa le curseur de sa boite à images et quitta le bureau vitré de son ami qui donnait sur l’Esplanade de la Défense et vit son double se diriger d’un pas assuré, vers la porte vitrée d’une Agence Locale pour l’Emploi. Son bel enthousiasme lui arracha une larme d’émotion, comme si elle avait été quelqu’un d’autre. Elle la vit se diriger, pimpante et gaie, vers ce trou à rats. Avec la tranquille certitude qu’elle allait chez ces ronds de cuir égoïstes, incapables, sans état d’âme ni imagination, trouver l’aide efficace qu’elle recherchait. Celle susceptible de l’aider à monter son projet. Quelle naïveté ! Elle lut les illusions qui lui obcurcissaient l’esprit et la faisaient chantonner, telle une moderne et innocente Perette, inconsciente de sa presque soixantaine. Elle ne voyait pas que son âge, quoiqu’elle fît, faisait d’elle une has been, tout juste bonne à dételer et mettre au pré. L’esprit de Blanchette soupira. Elle en était malade pour son double terrestre qui allait se ridiculiser. Mais se décida néanmoins à l’accompagner à l’intérieur de l’agence. Avec elle, elle poussa un peu fort la vitre transparente de l’administration, pour découvrir que par un tour de passe-passe, elle ne faisait plus partie des demandeurs d’emploi. Ah bon ? S’étonna déconfite, son autre elle-même, la bouche en forme de point d’interrogation. Le visage lisse et blanc, en face d’elle, resta impassible. “Il vous faut demander aux Assedics votre réinscription, Madame”. Mais, s’entendit-elle répliquer : “ j’ai jamais demandé à déserter vos listes, moi !” “Mais si, lui répondit, la bouche en coeur, la brunette, dont le buste juvénile émergeait de derrière le guichet impersonnel : vous savez ce papier qui vous dispensait de pointer tous les mois, vous l’avez signé, n’est-ce pas ?” Oui, elle se souvenait bien l’avoir signé, en effet, ce document ! “Mais, je ne voulais pas être radiée,” protesta-t-elle. “Sans doute, sans doute, admit l’employée, compatissante, mais vous voyez, les gens de l’Assedic ont une façon très personnelle d’interpréter les demandes des demandeurs d’emploi âgés. Elle se pencha, comme pour une confidence : “entre nous, je ne devrais pas vous le dire, mais c’est une astuce pour manipuler les chiffres du chômage. Maintenant, si vous voulez qu’un conseiller vous reçoive, il faut leur demander de bien vouloir vous réinscrire. Après, vous pourrez avoir un rendez-vous, et expliquer votre projet à l’un de nos conseillers. Peut être qu’un organisme, autre que les ASSEDIC, pourra faire quelque-chose pour vous ! Mais ne soyez pas trop optimiste”. Il est toujours permis de rêver, ajouta-t-elle, en son for intérieur. Le double de Blanchette entendit ce propos éclater comme une bombe dans sa tête, tandis que son alter ego terrestre prenait sagement son numéro, et allait docilement s’asseoir dans la salle. Blanchette et son double se superposèrent et d’un même regard, observèrent les gens tout autour. On eût dit des marionnettes. Tous semblaient se mouvoir comme des pantins, seulement pourvus d’une vie articulée. On eût dit un film au ralenti, pensèrent-t-elles. C’était d’un triste à pleurer. Il y avait des affiches jaunes, usées par les regards, des fauteuils rouges, qui faisaient semblant d’être gais, et un faux parquet ciré en plastique qui absorbait les bruits. Comme si l’architecte avait prévu la nécessité d’étouffer le fracas des illusions qui tombent en morceaux ou celui, non moins assourdissant, des espérances qui se brisent. Soudain, une voix moins humaine encore que celle d’un GPS, appela le numéro qui s’affichait : 88 ! Elle vit une silhouette maigre, au visage défait, une serviette noire sous le bras, se diriger vers le fauteuil qu’on lui offrait généreusement. Le vieux cadre d’une cinquantaine d’années, jeté à la rue tel un détritus, à la suite de la délocalisation de son usine, se leva. Courtois, il lui abandonna sa place, en prenant soin de regarder par terre, pour éviter de croiser son regard. Elle se faufila, s’excusant presque d’être encore vivante, parmi cette marée de zombies. Deux heures plus tard, la rousse du guichet 4, n’en revenait toujours pas. Qu’on puisse, à cinquante ans passés, avoir autant de punch et de vert derrière les oreilles, avait de quoi requinquer un moribond. C’était presque indécent ! Parce que, pour avoir des idées, elle en avait, celle-là. Et des idées époustouflantes, même. Et bien trop osées, pour qu’un jeune trop engoncé dans le conventionnel, puisse même songer à la suivre ! Il faudrait qu’elle les note dans un coin de sa cervelle. Qui sait, cela pourrait l’aider à briller dans la conversation. Mais de là à ce qu’on puisse proposer à cette femme vieillissante, une formation ! Les gens, ils rêvent, quand même ! Se dit-elle, en secouant sa chevelure de feu. A son âge, quelle idée extravagante ! L’esprit Blanchette dénicha même, tapie dans un coin de la cervelle de la fille, une idée affreuse, recroquevillée sur elle-même, couleur marronnasse, et assez dégoûtante, qui n’osait pas, heureusement, se déployer. Elle pensait, cette idée, que les vieux, vaudrait mieux s’en débarrasser, avant qu’ils ne pullulent, et deviennent franchement insupportables ! Mais elle vit aussi, toujours dans l’esprit de la fille, une autre pensée, magnifique celle-là et horrifiée, trancher sans pitié, la tête hideuse du monstre. Elle poussa un cri de surprise. Puis, très vite, elle se vit sortir de l’agence. Son double terrestre, d’une couleur grise, semblait se mouvoir avec peine et avancer comme dans un brouillard à couper au couteau. Une sombre pensée hantait son esprit : “bonne à déferrer et à mettre au vert !” Oh, elle l’a pas dit, cette fille, mais elle l’a pensé si fort. Elle avait pourtant l’air sympa, cette jolie rousse, (l’âge de ma fille, se dit-elle,) et puis, ses yeux pétillaient. Je croyais pourtant l’avoir intéressée ! Mais, peut être qu’elle n’avait pas de crédit, pour des gens de mon âge ? Allez savoir. Ce n’est pas de sa faute.
La Blanchette terrestre vit d’un coup, sa vie devant elle : vide, insipide, sans plus rien à quoi se raccrocher, sans projet, sans avenir, sans rêve. Elle se vit couler à pique, mais pas le tram qui fonçait sur elle ! Son esprit sombra avec elle, et ne se réveilla qu’à l’hôpital. Dans la rue, on entendit un cri horrible, un fracas épouvantable, des gens qui accouraient en hurlant. La fille rousse, derrière son guichet, venait de rassembler ses affaires, elle pensait déjà aux courses qu’elle devait faire, avant d’aller chez la nourrice. Elle poussa la porte vitrée et vit un attroupement, un tram arrêté dans sa course, et un flic qui tentait d’écarter la foule. Elle reconnut par terre, la longue chevelure blonde, répandue, le drôle de petit bonnet rouge, assorti à la jupe et au boléro en tricot, que portait sa dernière cliente. Elle ne s’entendit pas hurler, la sirène des pompiers couvrant déjà tous les bruits de la rue. Elle sentit seulement une larme qui coulait sur sa joue. Et elle pria, de tout son coeur, pour que l’on n’enterre pas bientôt les rêves de Blanchette. Notre héroïne, ayant soudain rejoint son double, quelque part dans cet autre monde d’où il observait le nôtre, fut-elle touchée par cet élan d’amour ? Toujours est-il, qu’à l’hôpital, où elle se réveilla, Blanchette eut une vision lumineuse, celle de son projet qui brillait comme une étoile, auréolé d’une lumière particulière, et qui n’avait jamais été si vivant dans sa tête. Comme si elle avait pu le toucher. Et le voir, déjà réalisé. Gonflée de joie, elle sut que, cette fois, rien ne pourrait l’arrêter. Elle se sentit plus jeune que jamais et époustoufla les médecins par son ardeur à guérir. Pendant sa convalescence, la jeune femme rousse de l’Anpe ne manqua pas de venir la voir régulièrement et de l’encourager. Parfois, rejoindre son double, sur ce plan supérieur qu’on dit astral, peut avoir du bon. La preuve. Mais on n’a pas besoin d’une collision avec un tram, pour s’en donner les moyens. C’est Blanchette qui vous le dit. Monica, le 17 04 2006 - 03:00 |
Blonde, d’ailleurs, elle l’est toujours, aujourd’hui plus que jamais, même si la couleur n’est plus tout à fait naturelle. Ses yeux pervenche ont gardé, en revanche, toute leur luminosité, mais sa peau de bébé s’est un peu fanée. Dommage, pense-t-elle, avec philosophie, en s’observant d’un oeil critique dans le miroir, mais c’est la vie. Et ça arrive à tout le monde, un jour ou l’autre. Quand même, elle regrette que ce jour non attendu soit déjà là. Parce que, il fut un temps où, on peut le dire, elle fut franchement jolie. Oh, pas une beauté à vous couper le souffle, non. Mais une vraie jolie fille, qui faisait se retourner toutes les têtes. Mais comme rien ne dure en ce bas monde, Blanchette, comme la Lili de la chanson, n’a pas vu le temps passer. Et maintenant, il est trop tard, croit-elle. Trop tard pour tout. Avec tous ses reflets dans les yeux, ceux de la vitrine d’en face, et ceux de sa vie trop vite évaporée, qui miroitent encore, et toutes ses larmes aussi, elle n’a pas vu le tram qui glisse silencieusement sur ses rails tout neufs.
Elle s’est sentie bousculée, comme quand elle jouait dans la cour de l’école, et qu’on lui tirait les nattes. Elle a seulement entendu un cri, quelqu’un qui hurlait, puis, plus rien.
Du moins, elle n’en avait aucun souvenir !
Puis, très vite, elle se vit sortir de l’agence. Son double terrestre, d’une couleur grise, semblait se mouvoir avec peine et avancer comme dans un brouillard à couper au couteau. Une sombre pensée hantait son esprit : “bonne à déferrer et à mettre au vert !” Oh, elle l’a pas dit, cette fille, mais elle l’a pensé si fort. Elle avait pourtant l’air sympa, cette jolie rousse, (l’âge de ma fille, se dit-elle,) et puis, ses yeux pétillaient. Je croyais pourtant l’avoir intéressée ! Mais, peut être qu’elle n’avait pas de crédit, pour des gens de mon âge ? Allez savoir. Ce n’est pas de sa faute.



