NouvellesLe médaillon16 11 2008 - 20:36 - Monica
Monica a une passion : écrire des nouvelles ! Sur tous les sujets qui lui passent par la tête. Farfelus, étranges, drôles, tragiques, coquins… Laissez-vous surprendre, il y en a pour tous les goûts. Vous trouverez aussi d’autres titres sur son site littéraire : www.lireenligne.com
Les candélabres sont l’unique source de lumière. Il règne dans cette grande chambre du château une atmosphère de mort, poisseuse, oppressante. C’est que le vieux comte dans son lit va bientôt rendre le dernier soupir. Il respire mal, halète, tousse. On a laissé fermés les lourds rideaux de velours et allumé des candélabres qui jettent de sombres silhouettes fantomatiques sur les tentures. Leurs lumières vacillantes ajoutent une note solennelle au moment présent. Une domestique sans âge veille silencieusement son vieux maître. Il s’agite, tente de se mettre sur son séant, cherche la corde pour appeler. Elle le calme avec des gestes d’une infinie patience, remonte son oreiller et l’installe plus confortéblament. Il s’éveille alors tout à fait et lui chuchote quelques mots d’une voix rauque, presque d’outre tombe. La servante acquiesce et se lève. De l’autre côté de la porte, la famille se presse, assaille la bonne de mille questions. La chose est-elle faite, a-t-il rendu l’âme ? Point du tout, répond la domestique, on dirait même qu’il va mieux, il demande à parler à votre fils, Madame. Le dit bon-à-rien est le neveu du vieux et n’usurpe pas son sobriquet. C’est un joueur invétéré, violent à ses heures et qui fréquente les tripots de la ville. Il a dû faire aux filles de joie des quartiers les plus sordides une bonne dizaine de bâtards, mais le pire, pour son oncle, est ailleurs. Le vieil homme ne pardonnera jamais, n’oubliera de toute sa vie la douleur et le chagrin qu’il a ressentis, le jour où ce vaurien s’est amouraché de sa petite fille chérie, sa cousine, une enfant fragile de dix-sept ans, qu’il avait eue sur le tard. Le jour où il a fallu consentir à les marier et le dernier, l’ultime tragique enfin, où celle-ci, sous un coup plus violent que les autres, a succombé enceinte, sous les horions que son mari avaient pris l’habitude de lui distribuer. Pour son bien, et sa gouverne, disait-il. Pour des riens, pour s’amuser ou flatter sa virilité. Il avait fallu maquiller l’affaire, inventer un malheureux coup du sort, un accident déplorable, pour éviter le scandale. Mais ce crime ne pouvait pas rester impuni, le vaurien paierait un jour, le vieux comte se l’était juré ! Pour l’heure, à l’agonie, le vieil homme réservait ses dernières forces pour ce scélérat. La porte s’ouvrit et ce dernier, poussé par sa mère, entra à la suite de la domestique. “Je me demande ce qu’il me veut, ce maccabée,” grinça-t-il entre ses dents. Mais l’homme n’avait pas d’autre choix que d’avancer vers le grand lit tendu de velours pourpre, où son oncle, encore vaillant hélas, et semblait-il point si moribond, l’attendait en remuant les mâchoires, comme s’il préparait un mauvais coup. Son oeil encore vif se détachait sur la peau jaune et parcheminée du vieillard. Il avait une lueur de charbon ardent assassine qui ne présageait rien de bon. Heureusement, il ne pouvait guère bouger. La domestique poussa le jeune homme vers le grand lit et le pria de s’agenouiller pour recueillir les précieuses dernières paroles de l’agonisant. Ce que le vieux comte chuchota en grimaçant, elle ne l’entendit pas, mais les meubles de la chambre faillirent trembler sous les imprécations brutales du neveu, qui quitta le chevet du malade en le maudissant. Des paroles dures, insolentes, accompagnées d’injures et de mots grossiers emplirent le silence feutré de la pièce et le vieillard rendit l’âme presque aussitôt.
Le notaire, devant la famille pieusement rassemblée pour l’ouverture du testament, n’eut que de mauvaises nouvelles à apprendre aux héritiers. Le château, les terres, tous les biens de la famille avaient été mis en gages et hypothéqués pour couvrir les dettes de jeu du mauvais garçon, que sa mère avait toujours couvé, protégé et défendu. Maintenant, elle n’avait plus que ses yeux pour pleurer ! Il fallut tout vendre, murs, terres, meubles et se réfugier dans le pavillon de chasse de l’ancien domaine, tout au bout de la forêt, adossé à un mur rongé de lierre, presque en ruines. Un jour que le voyou venait une énième fois pleurer misère auprès de sa mère, et implorer encore sa générosité, celle-ci lui avait demandé ce que son frère lui avait donc confié de si terrible, et qui l’avait mis dans une telle colère, quelques instants avant de rendre le dernier soupir. Le jeune homme fit une désagréable grimace et se retint de répondre grossièrement à sa mère, il avait trop besoin d’argent ! -Oh, c’est ridicule, de toute façon, je ne crois pas à tous ces contes de bonnes femmes à dormir debout ! Les années passèrent. La mère trépassa à son tour et le jeune homme, comme tout le monde, vieillit. Et puis, la fortune aidant, on oublia les frasques de sa lamentable jeunesse. Aucun témoin ne se souvint des imprécations du vieil oncle à son égard. Après avoir regagné au jeu ce qu’il avait perdu des années auparavant, et cette bonne fortune ajoutée à divers héritages, le train de vie de l’héritier de la famille, aujourd’hui assagi, s’était notoirement amélioré. Il avait pu racheter le château à ses créanciers, et jouissait dorénavant d’une confortable rente. Il vivait seul, sans famille et sans enfant, dans l’immense propriété, où il tyrannisait tout à loisir son personnel. Un matin, son garde-chasse retrouva près d’un champ de blé labouré, à la lisière de la forêt, le corps de son maître couvert de blessures sanglantes, dont la plus horrible avait entaillé profondément sa gorge. Ses vêtements étaient déchirés, et l’homme avait visiblement cherché à échapper à son assassin. On pouvait voir les empruntes de ses pas, profondément enfoncées dans la terre grasse du champ et une piste sanglante près des empruntes, qui venait mourir sur la terre dure du chemin voisin. Des lambeaux de son manteau ici et là, témoignaient qu’une dure bataille avait été livrée. La piste macabre maculait les sillons et menait au corps lacéré, tombé dans les feuilles du sous-bois. Les policiers, le juge d’instruction, contre toute attente, conclurent étrangement à un suicide. Pourtant, on retrouva dans la main du corps, un mouchoir imbibé de sang, avec lequel le mourant avait dû vainement essayé d’enrayer l’hémoragie qui avait finalement eut raison de sa vie. Pourquoi essayer de se soigner lorsque l’on désire mettre un terme à ses jours ? Mais ce qui avait été déterminant, et avait emporté la décision des autorités, c’est que l’on n’avait retrouvé nulle trace d’un éventuel assaillant ! Pas la moindre emprunte autour de l’endroit où l’homme avait été vraisemblablement attaqué, autres que celles de ses propres pas. L’improbable assassin n’avait laissé aucune trace dans la terre molle et grasse du champ, que le soleil avait séchée et qui, maintenant, faisait une croûte solide et dure. En outre, le trépassé tenait bien serré dans son autre main, son couteau tranchant tâché de son propre sang, avec lequel il aimait dépecer les cerfs après la chasse. Le vol n’avait pas été non plus la raison du crime, puisque l’on retrouva dans le porte-feuilles du cadavre et sur lui, nombre de billets et bijoux, dédaignés par l’agresseur. Toutefois, ce qui acheva d’intriguer journalistes et enquêteurs de l’époque, c’est que, à défaut de traces de pas qui eussent signé, en plein champ, la présence sur le lieu du crime de l’assassin, on retrouva près de la marre de sang, au creux discret d’un sillon, un médaillon d’or ouvert, portant des portraits en miniature. On y reconnaissait le visage du vieil oncle jadis tant détesté par la victime, et sur l’autre face du médaillon, celui d’une très jeune femme, celle-là même qui était morte en couche, près de trente-cinq ans auparavant, dans des circonstances qu’on n’avait pu éclaircir. Faute d’explications satisfaisantes et le dit oncle ainsi que sa fille, étant tous deux décédés depuis des lustres, les autorités classèrent l’affaire. N.B. Cette histoire est inspirée d’un fait divers réel, qui se déroula dans l’Yonne, au 19 ème siècle. Monica, le 16 11 2008 - 20:36 |






