Poëmes & chansons

Chanson d'automne : Verlaine et Rimbaud

6 02 2007 - 17:05 - monica
>Voici plus d’une centaine d’années, ils participèrent à des orgies, des ébats amoureux que la morale et la loi de l’époque condamnaient, nombre de scandales, et des beuveries sordides… Une bohème pleine de rimes et de vapeurs d’absinthe. Mais il reste que ce sont des géants de la poésie… Ils écrivirent des poèmes romantiques, à nous faire chavirer l’âme, leurs écrits exacerbèrent notre sensibilité juvénile. A force de trouver du beau dans la souffrance, il nous ont permis de dépasser nos douleurs, de transcender le mal, pour déboucher sur d’inespérés ciels clairs, d’une pureté transparente…

Verlaine et Rimbaud, la complainte des amants maudits
Et pourtant, ces poètes inspirés, dont les vers nous exaltent, furent tout sauf purs et clairs. Leurs vies fut même scandaleuses, tumultueuses et chaotiques. Aujourd’hui, à lire leurs poèmes couchés sur pur velin respectable, on a du mal à imaginer que leurs vies se déroulèrent sur fond d’alcool, de violence, de beuverie et de débauche. Et pourtant !

Une improbable rencontre…

(dessin de Rimbaud par son amant, P. Verlaine)

Si Rimbaud, ce “voyageur aux semelles de vent” me fascine, c’est sans doute justement à cause de l’insolence de sa jeunesse aventureuse et de ses frasques, dûment consignées dans de multiples rapports de police. Enfant à la beauté sauvage, fantasque et farouche, amoureux des horizons lointains, il voyagea vers des rivages exotiques, mais avant, fit une rencontre sulfureuse avec un certain Verlaine, poète à la vie troublée, et ambiguë, plus âgé et fort débauché.

Verlaine, un amant violent, à la sensualité exacerbée

Les “Romances sans paroles” de ce dernier, (composées entre 1872 et 1873,) que le poète a voulu dédier à son amant, nous touchent aujourd’hui par leur impressionnisme. Mais ne nous renseignent guère sur la véritable personnalité de leur auteur, que nos maîtres se gardaient bien de nous révéler !

Enfant, je les étudiais sagement à l’école, et les apprenais par coeur, tant ses ariettes étaient belles, tout en ignorant qu’elles avaient sans doute été écrites un soir de beuveries, dans un estaminet crasseux, sur un comptoir en zing, où l’absinthe coulait à flots

Et pourtant, des vers sublimes…

Ne suffit-il pas d’entendre à nouveau
“il pleure sur mon coeur, comme il pleut sur la ville”
pour savourer le doux bruit de la pluie qui mouillait le coeur labouré, (et peut être en lambeaux !) d’un Verlaine imbibé d’absinthe, après qu’il eût voulu tuer son amant en lui tirant dessus une balle de révolver, le blessant au bras.

Et comment, à travers ces vers délicats imaginer que l’auteur des “Sanglots longs” puisse avoir été un homme violent d’une rare laideur, un ivrogne adultère qui battait et injuriait son épouse, un repris de justice et un dandy égaré à la sensualité ravageuse ?

Une passion violente et sauvage

Paul Verlaine à la trentaine déjà fatiguée et le front dégarni, lorsqu’il rencontre le sauvageon Rimbaud. Sans doute, le jeune poète fougueux tourne-t-il la tête du bourgeois marié dévergondé qu’est Verlaine. En tout cas, celui-ci en oublie que Mathilde, sa jeune femme, vient d’avoir un bébé. II l’abandonne sans scrupule, pour se lancer dans une scandaleuse aventure avec le jeune Rimbaud, âgé d’une vingtaine d’années, qu’il rejoint le 11 Juillet 1873, à Bruxelles. La rencontre se termine mal. Oh, “triste triste était son âme,” sans doute, ce soir là, mais pas à cause d’une femme ! Leurs amours sauvages, on l’aura compris, seront rythmées de cris, de pleurs et de ruptures, épiques et ravageuses. illuminées de folie, de tendresse, de violences, mais aussi baignées d’absinthe !

Les amants terribles

Si Rimbaud, le révolté, avait l’insolente beauté de la jeunesse et la grâce d’une intelligence rapide et vive, Verlaine, son aîné, n’avait pas le physique de l’emploi, pour inspirer une passion aussi ravageuse ! Ses traits étaient déjà bouffis par l’alcool, il avait le front haut et dégarni par une calvitie avancée. Sans doute Rimbaud, le jeune provocateur, apportait-il à Verlaine un vent de fraîcheur, de liberté et la force de son génie précoce en diable comblait-elle les rêves les plus fous du poète ! Ceci explique certainement leur liaison tumultueuse qui les conduisait à terminer leurs nuits de folie, passées dans un morne garni, dans des aubes grises et des estaminets sordides, où ils finissaient de cuver leur vin. Tristes noces !

Et pourtant, leurs auteurs furent des poètes sublimes, dont nous ne nous lassons pas d’entendre et de réciter les vers avec extase. Tant ils nous enchantent, loin des agissements obscènes, des orgies et des délires ignominieux arrosés d’alccol, dont furent remplis leurs vies de soûlographes ! Ci-dessous, leur muse : l’absinthe, ne fut pas étrangère à leurs délires et leur folie furieuse !

Peu importe au fond qu’ils furent saints ou débauchés, puisqu’ils nous ont laissé des poèmes d’une beauté sublime. Je regrette seulement que l’école, jadis, crut devoir se montrer si discrète sur leurs vies de bâtons de chaise. C’eût été plus honnête que ce flou artistique dont notre imagination d’enfant a dû combler le vide de vies dont on ne nous avait rien dit au lycée, par pudibonderie déplacée.

*Heureux aujourd’hui de pourvoir honorer leur mémoire
rien qu’en les connaissant mieux ! *

Au delà des vertiges passionnels et de l’ignominie de certains épisodes de leurs vies, votre Monica espère qu’on laisse les jeunes d’aujourd’hui, découvrir avec délice les vers de ces deux géants, qui nous transportent et nous enivrent l’âme, sans rien leur laisser ignorer des turpitudes leurs auteurs.

Ne serait-ce pas la meilleure façon de leur rendre l’hommage qui leur est dû ?(Ci-contre, dessin de Rimbaud par Verlaine)

Deux poèmes maintenant, pour vous faire aimer Verlaine

Celui-ci, je l’adore, à cause de sa douce langueur, de la monotonie d’un jour de pluie, qui nous remplit l’âme de vapeur rêveuse… Il faut croire que celle d’absinthe ont des vertus poétiques…

Il pleure…

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville; 
Quelle est cette langueur 
Qui pénètre mon cœur ?
Ô bruit doux de la pluie 
Par terre et sur les toits 
Pour un cœur qui s’ennuie 
Ô le chant de la pluie !
Il pleure sans raison 
Dans ce coeur qui s’écœure. 
Quoi! nulle trahison ?... 
Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine 
De ne savoir pourquoi 
Sans amour et sans haine 
Mon cœur a tant de peine. (Verlaine)

__________________________________

Ô le frêle et frais murmure 
Cela gazouille et susurre, 
Cela ressemble au cri doux 
Que l’herbe agitée expire.. 
Tu dirais, sous l’eau qui vire, 
Le roulis sourd des cailloux. (Extase langoureuse, extrait)

_________________________________

Ô triste, triste était mon âme 
À cause, à cause d’une femme.
Je ne me suis pas consolé 
Bien que mon coeur s’en soit allé,
Bien que mon cœur, bien que mon âme 
Eussent fui loin de cette femme.
Je ne me suis pas consolé, 
Bien que mon cœur s’en soit allé.
Et mon cœur, mon cœur trop sensible 
Dit à mon âme : Est-il possible,
Est-il possible, – le fût-il, – 
Ce fier exil, ce triste exil ?
Mon âme dit à mon cœur : Sais-je 
Moi-même que nous veut ce piège
D’être présents bien qu’exilés, 
Encore que loin en allés ?
Les sanglots longs 
Des violons 
De l’automne 
Blessent mon cœur 
D’une langueur monotone.
Tout suffocant 
Et blême, quand 
Sonne l’heure, 
Je me souviens 
Des jours anciens 
Et je pleure;
Et je m’en vais 
Au vent mauvais 
Qui m’emporte 
Deçà, delà, 
Pareil à la 
Feuille morte.

______________________________________________

Rimbaud, la révolte dans l’âme, voulut toujours “aller plus loin”, il était à la fois le visionnaire et le rêveur d’un monde à inventer, pour changer la vie ! A ce titre, il est toujours d’une furieuse actualité ! Car quel poète ne voudrait pas tailler en pièces l’ordre si injuste des choses ? Pour trouver un bonheur peut être inaccessible, mais qui ne cesse de nous appeler et de nous faire rêver.

J’aime ce poème pour sa fraîche jeunesse et l’amour de la vie qui s’en dégage.

Au cabaret vert

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi. – Au Cabaret-Vert: je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte: je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. – Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure! – Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

A. Rimbaud- Octobre 1870

_______________________________________

Bien qu’il soit aussi connu qu’un poème peut l’être, “Le dormeur du val” est un must, dès qu’on parle de Rimbaud, et me semble-t-il, d’une brûlante actualité.

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure, où chante une rivière, Accrochant follement aux herbes des haillons D’argent; où le soleil, de la montagne fière, Luit: c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine.
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

_______________________________________

Le bal des pendus

Quelques extraits, pour vous donner envie d’en découvrir plus…
(Fresques murales “la danse macabre” visibles dans l’église de la Ferté, en Puisaye, à 20 km d’Auxerre.)

Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël!

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah, les gais danseurs qui n’avez plus de panse!
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
Hop, qu’on ne cache plus si c’est bataille ou danse!
Belzébuth, enragé, racle ses violons!...

Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes!
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
Les loups vont répondant, des forêts violettes:
À l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…

Oh! voilà qu’au milieu de la danse macabre
Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou
Emporté par l’élan : tel un cheval se cabre:
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Puis, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

A/ Rimbaud- Juin 1870
Né à Charleville-Mézières le 20/10/1854 ; Mort à Marseille le 10/11/1891

Pour moi, Arthur Rimbaud est LE poète par excellence. C’était un génie, il fut un enfant précoce comme Mozart; et remporta très jeune des prix de littérature. Pour ce révolté dans l’âme, la poésie est un moyen d’expression unique, une sorte de drapeau qu’il brandit et s’il l’abandonne; dès l’âge de dix-neuf ans, il le fait comme un enfant qui jette un jouet ! Peut être, était-ce aussi qu’il était tout simplement temps de passer à des choses plus sérieuses, comme le commerce ! Jean Nicolas Rimbaud a eu la vie qui lui ressemblait : mouvementée, faite de fugues et de bohème, une improbable quête d’errance et de voyages. Il a laissé derrière lui ses poèmes, comme le Petit Poucet, des cailloux… A nous d’essayer de redécouvrir son chemin, en nous glissant dans son sillage.

, le 6 02 2007 - 17:05

2 Comments for Chanson d'automne : Verlaine et Rimbaud

  1. michele, 12.10.2007 15:13
  2. danielle, 19.01.2008 16:04
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